“C’est trop cher” : anatomie du prix d’une œuvre photographique
- Lo Kee

- 24 juin
- 6 min de lecture
Qu’est-ce qui fait le prix d’une photo ?
Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce n’est pas une question que l’on me pose souvent. Malgré mes presque dix ans à exposer, je peux compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où elle m’a été posée. Mais, assez paradoxalement, les deux dernières fois étaient très récentes. C’est donc une question que certaines personnes se posent réellement, et qui est toujours plus agréable à entendre que le traditionnel : « C’est trop cher pour une photo », remarque que l’on surprend parfois chez certains visiteurs lorsqu’ils pensent ne pas être entendus.
Je le concède, quand on y pense, une œuvre photographique n’est que de l’encre sur un bout de papier. Autrement dit, rien, ou en tout cas pas grand-chose.
D’ailleurs, cela me remémore une conversation. J’ai été contacté par un ami l’autre jour. Ce copain n’est absolument pas photographe, mais il fait quelques photos de temps en temps. Il est venu me voir pour connaître des adresses où imprimer ses images, qui, de sa bouche, ne sont pas des œuvres d’art, mais qu’il aimerait tout de même avoir en qualité professionnelle. Passionné de photo, acheteur occasionnel, il trouvait que même chez des enseignes comme YellowKorner, qui vendent à des prix relativement accessibles des "œuvres d’art", les tarifs restaient élevés.
Yellow Korner était une enseigne spécialisée dans la photographie d’art. Elle proposait des tirages en "série numérotée", dans l'exemple ci-dessus jusqu'à 300 exemplaires, avec l’objectif de rendre la photographie contemporaine plus accessible au grand public. Le problème était que les prix restaient élevés pour des œuvres dites “d’art”, mais qui ne relèvent pas du statut juridique de l’œuvre d’art au sens strict (j’en parle plus bas).
Comme je suis un bon copain, je lui ai donc donné en toute transparence les laboratoires chez lesquels je vais moi-même et où je sais qu’il obtiendra la meilleure qualité.
Il s’est trouvé qu’il m’a rappelé quelques jours plus tard pour me dire qu’il trouvait les prix excessivement élevés. Ce qui m’amène au premier point de ce blog :
Une œuvre photographique coûte cher car elle coûte cher à fabriquer
Parce que derrière l’idée qu’il ne s’agit que d’encre sur du papier, il faut se rendre compte que l’encre coûte (regardez le prix de vos cartouches d’imprimante à la maison), et que le papier a pris, dans l’indifférence générale, plus de 50 % de hausse sur les cinq dernières années.
Donc mon copain, qui voyait les choses en grand, s’est vite rendu compte que la représentation qu’il se faisait du coût d’une photo n’était en fait pas tout à fait juste.
De ses mots : « payer 500 € pour imprimer des photos pas si parfaites (bien que ce soient les miennes), c’est un peu cher »… Ah, on y revient, à cette formulation.
Du coup, si 500 € est déjà perçu comme trop cher pour imprimer ses propres images, est-ce que cela l’est pour acheter l’œuvre d’un artiste ?
Je ne vais même pas rentrer dans le discours de l’amortissement des frais, du prix de l’appareil photo, des pellicules, des années à travailler pour perfectionner son geste (je l’ai déjà fait ici). Non, je vais directement aller à mon second point :
La renommée
La renommée, la reconnaissance, la cote… appelez cela comme vous voulez. Bien qu’il existe d’évidentes nuances entre ces termes, l’idée reste la même : quand vous achetez un Cocteau ou un Matisse, vous achetez l’œuvre, mais aussi la reconnaissance de l’artiste par le milieu.
C’est essentiellement cette reconnaissance qui fait qu’un artiste vend moins cher en début de carrière qu’en fin de carrière.
Le fait de faire partie de collections privées ou publiques, d’être reconnu par ses pairs et les institutions, transforme profondément le positionnement d’un artiste.
Par exemple :
En ce qui me concerne, même si le prix de mes œuvres peut paraître élevé à certaines personnes, je me situe en réalité dans la partie basse de la fourchette de prix habituellement pratiquée par des artistes ayant un parcours comparable au mien.
La raison est simple : je ne suis pas représenté par une galerie (je vous dirai pourquoi je suis réticent à être en galerie dans un prochain article). Lorsque vous acquérez une œuvre auprès de moi, vous l’achetez directement, sans intermédiaire qui prendrait sa commission.
Si j’étais représenté par une galerie, mes œuvres seraient automatiquement proposées à un tarif au moins deux fois supérieur. Comme pour tout produit, ce qui fait le prix d’une photographie, c’est aussi le nombre d’acteurs autour de la vente.
Aussi, ce qui compte énormément, indépendamment de la cote, c’est la rareté de l’œuvre.
Troisième point : la numérotation de l’œuvre
La photographie, dans sa grande majorité, est un médium reproductible. On n’est pas dans la même logique que la peinture, où chaque œuvre est fondamentalement unique.

En France, on peut imprimer jusqu’à 30 œuvres photographiques en conservant l’appellation d’œuvre d’art. Au-delà, cela revient à vendre un bien commercial, et peu importe la qualité de l’impression, cela s’apparente davantage à la vente de “posters”.
Quoi qu’il en soit, le milieu de la photographie en est conscient : les démarches avec une numérotation faible sont généralement davantage valorisées par les galeries et les collectionneurs. De facto, le prix s’en ressent : une œuvre limitée à trois exemplaires sera plus chère que la même œuvre tirée à quinze exemplaires.
Problème : bien qu’il paraisse évident que ce qui est rare coûte plus cher que ce qui ne l’est pas, tout le monde ne le comprend pas lorsqu’il s’agit de photographie.
Aussi, j’irais même plus loin : si ce facteur est déterminant pour certains, pour d’autres il importe peu et vient simplement alourdir le prix de l’œuvre qu’ils aiment.
Alors que dire du cas des photographies uniques ?
Car oui, il y en a. J’en ai de temps en temps d’ailleurs, et Dieu sait qu’elles sont recherchées par certains d’entre vous. Les polaroids, par exemple, sont des œuvres uniques.
Il existe aussi des procédés photographiques analogiques qui donnent naissance à des œuvres uniques. J’expérimente régulièrement avec un papier positif direct qui, comme son nom l’indique, donne un résultat immédiat sans passer par un négatif.
Quatrième point : quitte à enfoncer les portes ouvertes, la dimension
Si je reprends l’exemple de mon copain qui voulait imprimer certaines de ses photos, son souhait portait sur des tirages d’environ un mètre de large. Cela ne devrait surprendre personne si je dis que plus une œuvre est grande, plus son coût de fabrication est élevé.
Depuis plusieurs années, on voit se développer des impressions sur supports rigides, comme l’aluminium. J’en suis moi-même friand pour mes œuvres numériques numérotées. C’est en revanche un support coûteux.
Mon ami avait d’abord fait ce choix, avant de se raviser. Je lui ai donc conseillé d’imprimer sur papier, ce qui réduisait fortement les coûts. Il était convaincu… jusqu’à ce qu’il découvre le prix des cadres. Pour vous donner une idée : un cadre d’un mètre de base coûte plusieurs fois plus cher que l’œuvre qu’il contient. Et si vous ajoutez une vitre antireflet, le coût grimpe encore de plusieurs centaines d’euros.

Bref, quelle que soit la manière dont on tourne l’équation, imprimer une œuvre coûte cher. Très cher.
Les dernières raisons sont d’ordre sociologique
Le prix d’une œuvre est jugé trop élevé parce que sa facilité d’accès, sa banalisation technique et son omniprésence dans le quotidien nourrissent l’idée qu’elle doit rester un objet simple, immédiatement disponible, et donc peu coûteux.
La photographie souffre d’un défaut structurel : tout le monde a désormais un appareil dans la poche, donc tout le monde se sent légitime à produire des images. De là découle une confusion tenace entre faire des photos et faire de la photo. Autrement dit, entre produire des images occasionnelles et construire un travail photographique inscrit dans le temps, avec un propos et une intention.
Il est vrai que, techniquement, appuyer sur un bouton ne demande ni un apprentissage long ni un effort physique comparable à d’autres pratiques artistiques.
Le problème, c’est que cette facilité technique a contaminé la perception globale de la discipline. Puisque l’image est accessible à tous, elle est perçue comme devant rester accessible dans tous les sens du terme, y compris dans sa valeur économique.
Les plus honnêtes d’entre vous tiendront un discours du type : « je me suis rendu compte que je n’étais pas bon en photographie, j’ai essayé et je n’arrive pas au niveau d’un professionnel ». Pourtant, vous seriez surpris du nombre de personnes qui, lors de mes expositions, observent mes œuvres, puis me montrent des images sur leur téléphone en affirmant qu’elles font la même chose. Dans 99 % des cas, le décalage est énorme.
Là où je veux en venir, c’est qu’il existe un biais de perception assez courant. Certaines personnes mettent en relation des images entre elles sans toujours mesurer l’écart réel qui les sépare. Ce serait un peu comme comparer le dernier Marvel à du Scorsese. Cela sort au cinéma, mais c’est bien là tout ce qu’il y a en commun. Pourtant Dieu sait que les films Marvel font des ravages au box-office. Ce qui veut tout dire.
#jugementdevaleur ? Oui, tout à fait.
Conclusion
Bref, au-delà des explications artistiques et structurelles évoquées plus haut, si n’importe qui peut produire des images en permanence sans être en mesure de percevoir une différence de niveau, le statut même de la photographie se dilue.
Si une photographie est chère, ce n’est donc pas uniquement en raison de son coût de production, mais aussi parce que la perception de ce prix apparaît, pour une partie du public, comme inappropriée au regard de ce qu’est supposée être une image.








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