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Et si je vous disais qu'une bonne photo est une photo qu'on ne regarde pas ?

  • Photo du rédacteur: Lo Kee
    Lo Kee
  • 14 juil.
  • 3 min de lecture

C'est paradoxal, mais c'est une conviction qui m'habite depuis longtemps : pour moi une bonne photographie semble être est une photographie qu'on ne regarde pas.


Évidemment, vous vous doutez que je ne veux pas dire qu'il faudrait détourner les yeux d’elle.. Ce que je veux dire, c'est qu'il existe des images qui, après quelques secondes, cessent d'être de simples objets visuels. Elles deviennent des tremplins, des passages. Elles nous emmènent ailleurs.


Un passage vers la mer entre deux montagnes aux iles féroé

Si je fais une analogie avec un autre art que j'aime profondément, la musique, je dirais que c'est comme une chanson qui nous touche particulièrement. Il m'arrive souvent de lancer un morceau, puis de réaliser plusieurs minutes plus tard que je ne l'écoutais plus vraiment. La mélodie est toujours là, mais mon esprit a commencé à vagabonder. Elle a réveillé un souvenir, une émotion, une image, une pensée. Bref, je ne suis plus en train d'écouter la musique ; je suis en train d’explorer ce qu'elle a déclenché en moi.


Et il faut presque un effort conscient pour revenir à l'écoute pure.


J'ai ainsi fini par remarquer que les chansons qui me bouleversent le plus sont souvent celles que je n'écoute pas vraiment. Elles ne réclament pas mon attention : elles la libèrent. Elles créent un espace intérieur dans lequel mon imagination peut circuler librement. Je dis souvent de mes photos que je veux qu’elles deviennent des terrains de projection pour celles et ceux qui les regardent. Cela revient à dire à peu près la même chose.


En fait vous l’aurez remarqué, certaines images sont irréprochables ; parfaitement composées, parfaitement exposées, techniquement impeccables. On peut les admirer pour leur maîtrise mais on passe rapidement à la suivante parce-qu’elles s’essoufflent et manquent d’épaisseur.


Vieil homme qui regarde assis face à la mer

À l’inverse, d’autres sont plus mystérieuses. On commence par les regarder, puis, presque malgré soi, on cesse de les observer car elles laissent une place à un souvenir, à une pensée ou à l'interprétation.


Plus je me penche sur la question, plus je me dis que c’est là que réside la vraie différence entre une image ennuyeuse et une image intéressante. La première montre. La seconde suggère.


Le mot de la fin


Cela étant dit, le débat autour de la bonne et de la mauvaise photographie est aussi vieux que la photographie elle-même. Si, dans les lignes précédentes, je défends qu'une bonne image possède certaines qualités identifiables, je garde aussi en mémoire cette célèbre interview de Robert Doisneau à qui l'on demandait : « Qu'est-ce qu'une bonne photo ? » À quoi il répondait : « Je ne sais pas. Si je le savais, j'en ferais à chaque fois. »


En fait, je ne doute pas que Doisneau savait reconnaitre ce qui faisait une bonne image. Ce qu’il dit, c’est que même en étant en mesure de reconnaître ce qui fait la force d'une photographie, il était bien incapable en revanche d'en produire systématiquement.


C’est précisément ce paradoxe qui au fond m'interpelle ; cette étrange contradiction entre savoir reconnaître une bonne image et ne jamais être certain de pouvoir la produire.


Il y a quelque chose de presque métaphysique là-dedans. Comme si le photographe pouvait préparer l’apparition d’une image sans jamais pouvoir totalement la commander. Il sait chercher, il sait regarder, il sait parfois reconnaître l’instant… mais il ne sait qu’en voyant le résultat si la chose a accepté ou non de se réaliser.


Troublant…


PS : je partage avec vous un article (en anglais) du blog d'un collègue photographe qui aborde la même question. Il y a des recoupements mais y développe également des arguments nouveaux.

 
 
 

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