Pourquoi je photographie à la chambre 4x5 ?
- Lo Kee

- il y a 3 jours
- 4 min de lecture

La chambre... Le mythe... On la regarde avec admiration, presque avec respect.
Au fond, après le sténopé, c’est peut-être le dispositif photographique le plus élémentaire. Un objectif, un soufflet, une surface photosensible. Et puis c’est tout.
Certains diront archaïque. D’autres diront simplement l’essentiel.
Plutôt volumineuse. Plutôt lourde aussi. Un châssis pour deux photos. Bref, même avec dix châssis dans le sac, cela ne fait qu’un potentiel de vingt images.
On est donc assez loin d’une idée de production torrentielle.
La photographie autrement
Récemment, je me suis servi d’une chambre dans le cadre d’un projet collaboratif avec une modèle. Familière des shootings, elle a tout de même été surprise par le temps nécessaire entre chaque déclenchement. Il faut comprendre qu'vec une chambre, rien ne se fait dans la précipitation. Chaque image demande un peu de préparation, un peu d’attente aussi.

L’enchaînement des manœuvres avant la prise de vue rend de toute façon toute autre volonté difficile.
Il faut installer le trépied, déplier la chambre, faire la mise au point avec un système de crémaillère, composer l’image selon son intention, tout en gardant à l’esprit qu’elle apparaît inversée droite/gauche, haut/bas dans le dépoli. Ensuite vient la mesure de la lumière. Puis le report sur l’appareil des paramètres d’ouverture et de vitesse, en fonction du choix que l’on a fait.
Lorsque tout cela est fait, l’erreur du débutant est de croire que la mise en place est terminée. Ce n’est pas le cas.
Il faut encore mesurer l’extension du soufflet. Car plus il est allongé, moins la lumière atteint le film. Il faut donc appliquer un coefficient multiplicateur au temps de pose obtenu avec la cellule.
Une fois fait, il faut fermer l’obturateur, armer, insérer le châssis, retirer le volet… puis seulement déclencher. Autant d’étapes qui, naturellement, éloignent toute possibilité de mitrailler.
À chaque étape, il y a également la possiblité de rater sa prise de vue et de ruiner une pellicule qui vous a coûté plusieurs euros. Le comble est que vous ne vous en rendrez souvent compte qu’au moment du développement.
Et si vous trouvez la procédure lourde, dites vous qu’à chaque fois que les conditions de lumière ou de mise au point évoluent, l’ensemble de la procédure doit être réitéré.

Un outil avant tout
Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne, j’utilise la chambre parce que, d’un point de vue purement pratique, elle constitue l’outil le plus adapté à certains pans de ma démarche artistique.
J’aime l’idée d’avoir construit un écosystème d’outils me permettant de développer des propos différents. Je ne fais pas du tout la même chose avec une chambre qu’avec un argentique 24×36 ou un moyen format numérique.
Je ne le veux pas, et comme je l’ai décrit quelques paragraphes plus haut, je ne le peux pas. (Cela amorce d’ailleurs un sujet d’article que je développerai sûrement prochainement sur la dualité présente dans mon travail entre argentique et numérique).
Si l’on revient au sujet de la chambre, je l’ai choisie pour sa possibilité d’utiliser des châssis, dans lesquels on peut glisser pellicule, plaques de verre, papier… en fait tout ce que l’on peut imaginer, tant que cela respecte les dimensions établies par la cassette.
Pour ma part, je développe depuis quelque temps un travail sur la matérialité des images. Il s’agit d’une démarche davantage plastique, dans laquelle je fabrique moi-même mes supports photographiques. Objectivement, je n’avais que peu de choix quant au dispositif de prise de vue envisageable pour ce projet. La chambre étant l’un des rares.
Aussi si certains lui vouent un culte pour la qualité des images qu’elle génère et la complexité des mouvements qu’elle autorise, je ne m’en sers, avant tout pour ma part uniquement pour cette histoire de châssis.
Il y a d’ailleurs un paradoxe dans ma démarche : j’interroge la matérialité des photos à travers les altérations et les défauts, alors que, comme je viens de l’évoquer, la chambre est historiquement vantée pour sa précision et sa qualité optique.
Les sens en éveil
Néanmoins, je ne peux nier le plaisir inégalé que j’ai à manipuler un tel outil. C’est précisément l’ensemble des étapes qui séparent l’idée, de la réalisation, qui rend l’acte de création "palpable". Chaque geste devient concret, chaque manipulation a un poids et une présence. Une signature gestuelle et sonore qui lui est propre.
Les sens sont exacerbés. Le toucher, d’abord : on manipule des engrenages et des accessoires, qui sont souvent dans des matériaux nobles : bois, métal, cuir… Il y a l’odeur aussi. Celle du cuir justement, celui du soufflet notamment, avec un parfum bien particulier.
Puis il y a l’ouïe : le glissement de la crémaillère et le cliquetis des clés que l’on serre ou desserre, le châssis que l’on insère, le bruit distinctif du déclencheur... Si vous n’avez jamais entendu un obturateur mécanique délivrer un temps d’ouverture d’une seconde, demandez moi de vous faire une démonstration la prochaine fois !
Tous ces détails confèrent une réelle présence sensorielle à l’acte photographique, à une époque où les gestes deviennent de plus en plus intangibles.

L'image palpable
Dans la continuité de cette recherche du rapport à la dimension physique, j’ai récemment ajouté un dos instantané à ma chambre, ce qui me permets de produire des images uniques à la manière d’un Polaroid. Après chaque déclenchement, je tiens entre mes mains une œuvre singulière qui matérialise immédiatement autant l’objet photographié que l’ensemble des gestes qui ont conduit à son existence.
Pour les mettre en valeur, j’aime les présenter dans des cadres vitrines entièrement noirs, dans lesquels l’image est légèrement décollée du fond afin de créer un effet tridimensionnel qui permet d’isoler l'oeuvre. Les cadres encore en ma possession peuvent être retrouvés sur cette page de mon site.



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